Utopia - Juliette M. More

Un Français du futur visite son pays au XXIème siècle. Une modeste remise au goût du jour des Lettres Persanes de Montesquieu... réfractaires à l'ironie, s'abstenir. Merci à Manou, ma première illustratrice !

13 mars 2008

Euthanasie, suicide assisté : une société face à la mort

Cher Attik,

Je suis sensible aux reproches que tu m'adresses dans ta dernière tablette, et je les trouve bien infondés. Bien sûr, que je pense à la Mère du Quartier Sud ! Et les nouvelles régulières qu'elle me donne, permets-moi de te le dire, sont bien plus précises que les parcelles d'informations que tu me livres à la va-vite ! Ainsi, nous sommes quittes pour les reproches. Place, à présent, aux nouvelles.

Bien sûr, je pourrais te parler des élections municipales, ou de la visite controversée du Président Israélien en France, ou encore des futilités d'une émission à la mode. Mais je préfère t'écrire ma perplexité sur un autre sujet. J'étais à la campagne ce matin encore. Dans le train qui me ramenait à Paris, je me suis retrouvé à côté d'une veille dame qui lisait assidûment je ne sais plus quel journal. Fatiguée par sa lecture, elle s'endormit bientôt, laissant le journal grand ouvert. Une phrase me tomba sous les yeux : "Chantal Sébire, femme atteinte d'une tumeur incurable au visage a saisi le président du tribunal de Dijon pour demander à être euthanasiée, dans une affaire qui pourrait relancer un débat ancien.". Dans l'article étaient évoquées avec beaucoup de pudeur les souffrances terribles auxquelles doit être confrontée cette pauvre femme, que je plains de toute mon âme. Mais voici ce qui me laisse perplexe : une querelle de vocabulaire, au sein de ce même article. La récente Loi Léonetti (qui a servi de base pour certains de nos actuels textes de loi sur l'euthanasie) autorise la "sédation", c'est-à-dire le fait de plonger le patient dans un profond coma qui se révèle mortel au bout de quelques semaines ; mais, curieusement, elle refuse l'euthanasie active. Or, qu'est-ce que la sédation, sinon un suicide assisté ? La seule différence est la durée : avec l'euthanasie active, oui, on tue quelqu'un, mais presque instantanément ; tandis qu'avec la sédation, il se passe parfois plusieurs semaines avant la mort : on "laisse mourir". Pourquoi autoriser l'un et pas l'autre ? J'en viens à croire que c'est par une espèce de scrupule hypocrite : on n'a pas l'impression d'avoir tué, quand il se passe plusieurs jours entre l'acte médical et la mort effective, on croit avoir la conscience tranquille. Et ces derniers mots sont symptomatiques de l'état d'esprit de nos Ancêtres : même quand l'acte se justifierait pleinement, comme dans le cas de cette femme, ils continueraient d'avoir "mauvaise conscience". Cela serait-il fondé ? Ah, je n'en sais rien : ces problématiques nous sont par trop étrangères, nous avons si bien aseptisé la mort qu'on ne l'appelle plus, dans notre politiquement correct, que le Sommeil Final.

Tu me diras sans doute : "Mon ami, tu assistes là aux émouvants débuts de notre société moderne : regarde-les, qui hésitent encore, qui avancent prudemment comme des enfants qui apprennent à marcher ! Ah, ces doutes stupides, ces angoisses irrationnelles, alors qu'il n'y a rien de plus naturel que de tuer son prochain dans des centres de Sommeil Final, quand véritablement il devient un poids pour lui-même et pour la société, parfois même sans en avoir conscience !". C'est que je commence à me demander si c'est si naturel que cela.... Je n'ai pas besoin de te rappeler les récentes affaires de meurtres commis sous prétexte d'euthanasie, qui ont défrayé chez nous la chronique. Non, ce n'est pas cela qui m'interpelle. Je crois qu'il y a chez nos Ancêtres un respect fondamental, et presque viscéral de la vie, une conscience aiguë de sa fragilité, en somme, il y a cette certitude intime que la Vie est sacrée. Le sentiment véritablement naturel est celui du respect fondamental et inconditionnel de la Vie. Et ce sentiment, j'ai l'impression qu'il n'existe plus chez nous... peut-être est-ce regrettable. Mais je suis au bord du blasphème, je m'arrête là.

Quand la vieille dame s'est réveillée, le train arrivait. Elle m'a vu, pensif, avec son journal entre les mains. Il n'en n'a pas fallu davantage pour engager la conversation. Elle m'a dit quelque chose de très juste, je crois : "De quel droit pourrions-nous ôter une vie que nous n'avons pas le pouvoir de rendre ? Mais, d'un autre côté, de quel droit pourrions-nous refuser à nos semblables l'aide et le soulagement qu'ils réclament ? Certaines personnes suggèrent que dans le débat de l'euthanasie se joue un affrontement plus profond, qui est celui des anciennes valeurs chrétiennes avec la société moderne. Je crois, pour ma part que cela est faux : la question de l'euthanasie est, de mon point de vue, une question tragique par excellence : car en chacun de nous s'opposent sur le sujet deux valeurs aussi fondamentales et justes l'une que l'autre : le respect de la Vie et la compassion pour son semblable. Il nous est par essence impossible de trancher."

Tant et si bien que nous avons fini cette discussion chez elle, autour d'une tasse de thé (le goût de ce thé !). Je crois bien m'être fait une amie de cette vieille dame si judicieuse. Je retournerai sans aucun doute la voir pour discuter.

Mais je suis affreusement long. Je m'arrête ici pour aujourd'hui. Mon récit bucolique attendra encore un peu, et pourtant, j'ai de grandes choses à te raconter ! Que la lumière de l'Empereur t'accompagne.

Ton ami,

Cik.

Posté par JulietteMore à 14:21 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Le goût du thé, c'est celui de Proust? Mais que penses-tu, toi, sous ces circonvolutions diverses et variées, réellement de l'euthanisie?

Posté par mellemars, 30 avril 2008 à 12:25

Ce que j'en pense... c'est qu'il est bien difficile de s'arrêter à une opinion tranchée. je ne suis ni philosophe, ni sociologue, ni religieuse. Cependant, de mon point de vue d'être en bonne santé, la vie reste sacrée...
point de vue complètement partial, j'en conviens.

Posté par Maryel, 30 avril 2008 à 18:08

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