26 février 2008
L'Indignation, une qualité ou une faiblesse ?
Mon cher Attik,
Je ne résiste pas au plaisir de t'envoyer mes considérations d'ethnologue en vacances quelques heures à peine après ma dernière tablette. Plus le temps passe, plus je retrouve avec délices chez nos ancêtres cette qualité qui a fait de notre peuple un parangon de la liberté et de l'humanisme : la capacité d'indignation. L'homme qui s'indigne est un homme qui remet en cause ce qu'il voit, ce qu'il vit ; l'homme qui s'indigne fait un pas dans la voie de l'amélioration de l'humanité. Car l'homme qui s'indigne montre qu'il a des valeurs auxquelles il est attaché. Le tout étant de s'attacher aux bonnes et universelles valeurs. Notre peuple a toujours eu les bonnes valeurs, et c'est à force d'y être attaché qu'à notre époque, il ne s'indigne plus : c'est que nous vivons dans le meilleur des mondes !
Pour l'heure, nos ancêtres s'indignent, et de plus en plus. En quelques jours, la mémoire d'un enfant victime de la Shoah pour chaque élève de CM2, la volonté présidentielle d'outrepasser la décision du Conseil Constitutionnel sur la loi de rétention de sûreté, l'insulte que le même lance en réponse à celle d'un quidam, l'interview réécrite du Parisien, tout cela provoque un peu partout la plus haute indignation. Peuple admirable que le nôtre, toujours vigilant, sans cesse prêt à protester au nom des valeurs universelles ! Mais ce qui fait sa force, cette indignation même, est en train de faire sa faiblesse : à s'indigner sans cesse, nos bons Ancêtres ne s'indignent plus durablement ; et puis, on ne peut pas niveller l'indignation. Comment dès lors, au milieu des provocations quotidiennes, repérer et retenir ce qui est le plus grave ? Ce serait comme demander en temps de guerre à l'armée de Suisse d'aller couvrir tous les fronts en Russie : à un moment donné il est impossible de s'indigner de façon efficace. Et pendant que l'on s'indigne (à juste titre) d'un "casse-toi pauvre con", on en oublie que quinze jours plus tôt on jugeait la notion de "rétention de sûreté" comme un avatar moderne de l'embastillement sur lettre de cachet. On en oublie que le fait même de prolonger une peine par laquelle, selon la Justice, un criminel a purgé ses crimes, va à l'encontre du principe fondamental de la Justice : seul peut être puni le crime commis, et non la possibilité du crime. Qui se souvient, parmi les justes indignés de l'insulte présidentielle, que le Canard Enchaîné a publié un rapprochement intéressant entre cette loi et celle qu'Hitler avait fait voter peu de temps après son élection en 1933, sur le même thème ? Il semble bien que certaines personnes jouent sur cette qualité d'indignation de notre peuple pour lui faire oublier que de grands principes, en douce, sont bafoués. C'est le mécanisme du rideau de fumée.
Je ne dis pas, évidemment, que laisser sortir les meurtriers en série, les violeurs d'enfants, et tous les autres monstres de la société au bout de quinze ans de prison soit une bonne chose. Mais plutôt qu'une loi bafouant un principe fondamental de Justice, on ferait mieux d'instaurer une véritable peine de perpétuité grâce à laquelle ces monstres expieraient leurs crimes derrière des barreaux jusqu'à leur mort.
Je m'emporte, je m'indigne à mon tour, et j'aurais encore beaucoup à dire sur le sujet. En tout cas, je trouve que notre Régime est bien plus sage, puisque personne chez nous ne s'indigne plus. Certains mauvais esprits du XXIème siècle iraient prétendre que c'est seulement parce qu'on nous a amolli le cerveau (je pense à mon voisin de pallier, avec qui je discute régulièrement). Mais ce n'est que fantasme...
Que la douce lumière de l'Empereur t'accompagne,
Ton ami,
Cik.
Commentaires
Je ne sais pas dans quel monde tu vis, mais du côté de chez moi, le gens, malheureusement, ne s'indignent plus du tout. Ce passage là est bien moins ironique que les autres. Cik s'habituerait-il à notre vilain monde?
Cik va forcément s'habituer à notre monde : on ne fait pas un séjour prolongé quelque part sans en subir les conséquences, ou du moins, les influences.
Pas d'ironie, non, juste un questionnement : provoquer l'indignation des gens, n'est-ce pas élever un rideau de fumée?
Par chez moi, terre socialiste, on est prompt à l'indignation ^^ Et surtout, j'écoute beaucoup les radios d'information, du coup, c'est là qu'on glane le plus de réactions de telle ou telle personalité.
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