Utopia - Juliette M. More

Un Français du futur visite son pays au XXIème siècle. Une modeste remise au goût du jour des Lettres Persanes de Montesquieu... réfractaires à l'ironie, s'abstenir. Merci à Manou, ma première illustratrice !

18 juin 2008

Adieu, ou au revoir ?

Sabotage, terrorisme.... Mon cher Attik, ce sont des mensonges.

Je t'écris très rapidement, et c'est ici le dernier message que tu recevras de moi. Je ne reviendrai pas chez nous. Je ne reviendrai pas dans un monde en guerre, aveuglé par un interdit qu'il vénère. Je ne reviendrai pas dans un monde où l'on ne sent pas les saveurs que l'on peut encore sentir ici, le goût de la vie, et parfois, même, un arrière-goût de liberté venu du passé. Je préfère être ici pour empêcher notre pays de devenir ce qu'il est ; ce faisant, je romps la règle primordiale de la non-intervention sur le passé. Advienne que pourra ! Tu ne comprendras pas, évidemment. Ce revirement semble bien brusque. C'est ainsi, mon long silence n'était pas sans raison. J'ai réfléchi. J'ai changé.

Je ne reviendrai pas. Je suis libéré de l'avenir où tu es.

Si tu veux savoir, néanmoins, ce que je deviens, tu le sauras, d'une façon ou d'une autre. Si tu existes encore dans cet avenir que j'espère changer. Drôle de paradoxe. Mais je tremble, aussi, à l'idée que je suis peut-être en train de tuer mon ami. Et moi-même. J'ai le vertige. Il vaut mieux ne pas trop y penser.

Adieu, Attik.

Ton ami pour toujours, Cik

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23 mai 2008

Fuite

Mon cher Cik,

L'absence de nouvelles de toi depuis plusieurs semaines m'inquiète. Je te connais, et je n'aurais rien dit en temps normal. Chacun son péché, le tien est la négligence de tes amis. Mais... Cik, qu'as-tu fait ? Ici, ton nom et ton image animée s'étalent partout sur les panneaux d'avis de recherche. On dit des mots, des mots.... on dit "fugitif", on dit "traître". Certains parlent de "sabotage", de "terrorisme". Je préfère t'avertir : les services spéciaux de la Police des Voyages sont partis à ta recherche.

On ne parle pas que de toi d'ailleurs. Le climat de la guerre récemment déclenchée n'aide en rien... mais qu'importe, tu as d'autres soucis, pour l'instant. Je dois faire vite. Je suis ton ami, on me surveille désormais. Puisse cette tablette t'arriver dans les meilleurs délais. Fais attention à toi.

Ton dévoué,

Attik

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03 avril 2008

Les mots commençant par R

Mon cher Attik,

As-tu remarqué comme les mots qui commencent par un R sont souvent de "grands" mots ? Rêve, Révolte, Révolution, République, Raconter, Réussir, Rigueur ... Tant de sublimes idées, dans tous ces mots en R ! (Je te connais, tu as déjà pensé à une liste bien moins flatteuse, hélas...) En ce moment, là où je suis, les mots en R semblent omniprésents, et ce ne sont pas toujours les meilleurs. Racisme d'abord, avec ce que l'on appelle déjà "la Banderole de la honte", déployée par des militants d'extrême-droite lors d'un match de foot, dont je n'ose ici répéter les insultes ; Révolte, car il ne se passe plus un jour sans que tels ou tels ne descendent récriminer dans la rue ; Rigueur, le mot qui fait peur, caché par le gouvernement, qui ne veut pas appeler un chat un chat ; Rigueur, qui rime exceptionnellement avec culot, quand, à l'annonce d'un plan d'économie drastique (et indécent, quand on songe au paquet fiscal d'il y a quelques mois) tel dirigeant a encore le cran de dire que, non non, il ne s'agit pas d'un plan de rigueur. C'est bien risible, mais quand on croise ces jours-cis nos ancêtres, leur grise mine montre bien qu'ils n'ont pas envie d'en rire. Le rêve qui les a bercés il y a quelques mois tourne au cauchemar, et ils voudraient bien se réveiller, nos pauvres ancêtres...

Reste la Révolution, cette vieille utopie fondatrice d'une République désormais bien malade ; Révolution, tellement idéalisée dans les livres d'histoire, qu'elle est devenue la tentation des jeunes générations, qui y croient comme à une baguette magique de conte de fées ...

Révolution, le mot que n'a cessé d'avoir à la bouche la charmante Nol, petite-fille de madame Mervoeil. Je l'ai rencontrée lorsque je suis allé prendre le thé chez ma vieille amie, hier... Animée d'un feu passionné qui la rend fascinante.

Allons, c'était ma rêverie poétique du jour, ces mots en r. Je te promets pour bientôt de vraies remarques, réflexions, réactions, comme il te plaira, le tout bien sérieux.... Je te promets de donner à mon retour, de vrais carnets de voyage.

Que la lumière de l'empereur t'accompagne,

Ton ami,

Cik

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29 mars 2008

La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres. (Mallarmé)

Mon cher Attik,

Je sais, je sais, je tarde à donner des nouvelles. Et je te connais, tu vas croire que je t'oublie. Mais t'imaginerais-tu que ces derniers jours, je n'ai pu penser qu'à toi ? Après tout, tu fais partie des Gardiens Bibliothécaires de la Ville, et je crois bien avoir passé ma semaine à lire, et à lire tant de merveilles dont même nos spécialistes ne soupçonnent pas l'existence ! Vraiment, notre époque n'a conservé intacts qu'un pourcentage extraordinairement faible de l'incroyable production littéraire de ce siècle. Il faudrait, si l'on voulait tout lire, vivre cent vies à ne faire que cela. Notre Empereur serait bien inspiré de faire Voyager des spécialistes pour recueillir toute la production littéraire de toutes les époques et la transférer à la nôtre. Imagine un peu la belle utopie que voilà : une tour, immense, disproportionnée, une Cité même, toute entière remplie de livres, ou, admettons, de puces électroniques (même sous ce format, la place remplie par tant de chefs-d'oeuvre serait incroyablement grande) ; dans cette cité, des dizaines, des centaines de vestales et de prêtres, qui consacreraient leur vie entière à lire, lire, lire ; car lire est presque un service divin, mon ami, ainsi que nous l'enseigne Yabrahmet dans le Livre des Vérités : "Lis les mots des hommes, car ils sont le véhicule des vérités divines", ou un peu plus loin : "Lis sans cesse, apprends à décrypter chaque signe, car c'est dans les mots des hommes que la Divinité te parle des Vérités éternelles.". Alors pourquoi Diable n'y a-t-il pas encore les prêtres et vestales que j'imaginais à l'instant ? Eux seuls, après une vie entière passée à lire, seraient vraiment dignes d'être prêtres. Au lieu que nos prêtres actuels étudient le seul Livre des Vérités, et s'en servent presque comme d'un livre d'oracle, blasphème ! Oui, vraiment, rares sont les bons prêtres qui ont lu autre chose et qui savent en tirer parole de sagesse.

Dans cette Cité utopique, donc, les prêtres et les vestales liraient pendant cinquante ans, et seulement alors, après ce long apprentissage (et encore, ils ne sauraient qu'une infime partie de tout le savoir contenu dans ce temple majestueux !), alors ils quitteraient la Cité pour répandre un peu partout dans le monde Vérité et sagesse, toujours en accord avec Yabrahmet. Ainsi, ces prêtres et prêtresses, empli de la sagesse des siècles tout entiers, seraient le mieux à même de conseillers les rois.... La belle idée que voilà...

A l'heure d'aujourd'hui (je parle du XXIème siècle), les gens lisent peu. Et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir matière à lire ! Romans, BD, mangas, essais, poésies, théâtre... Ah, il y a tant de nouveautés qui paraissent tous les ans, qu'il faudrait bien une année entière pour lire la production d'une seule année, et encore, dans notre seul pays ! Savent-ils bien ce qu'ils manquent, tous ces gens qui préfèrent un match de football à l'ineffable plaisir d'un bon livre ? (D'après mon voisin, l'un n'est pas incompatible avec l'autre. Mais mon voisin a toujours des idées étranges...). Ah, je m'aperçois que j'oublie le cinéma. Eh bien, il faudrait tout un quartier, dans notre cité idéale, réservé au cinéma, art encore naissant ici-même, mais qui est promis à une grand avenir... Oui, la belle cité que ce serait !

J'ai lu, lu toute la semaine, et des choses si variées, et qui pourtant m'ont fait me sentir tellement vivant ! C'est une drôle de magie qu'un objet inanimé, par le seul fait de nos yeux, nous procure une telle sensation... d'ailleurs, j'y pense, nos prêtres et nos vestales pourraient se marier et faire des enfants. Ainsi, en sélectionnant sans cesse les plus aptes à un tel office, nous aurions bientôt des êtres humains spécialement aptes à la sagesse... Peut-être, certes, subiraient-ils quelques transformations physiques : à force de lire, assis sur sa chaise, à ne faire travailler que ses yeux et son cerveau, peut-être est-il à craindre que leurs têtes ne deviennent, au fil des générations, disproportionnées. Et ils deviendraient naturellement myopes, je le crains. mais enfin, ce serait la simple rançon de leur sagesse devenue génétique ! La belle Utopie que voilà !

Ah, mon cher Attik, une telle perspective me bouleverse. je te laisse, il me reste encore tant de livres à lire !

Que la sage lumière de l'Empereur soit sur toi.

Ton ami,

Cik.

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15 mars 2008

Joies de la discussion et roman en procès

Cher Attik,

A quelques heures près, voici un mois que je suis parti voyager. Un mois, déjà ! Je n'ai pas vu le temps passer. D'ailleurs, je n'ai pas non plus l'impression d'avoir exploré tout ce qu'il était possible d'explorer dans la capitale, ni d'avoir observé tout que l'on peut observer. Je crois que mon séjour va durer beaucoup plus longtemps que prévu initialement. C'est étrange, ne trouves-tu pas, que je ne ressente absolument pas le mal du pays ! Peut-être est-ce parce que, patiemment, je me suis tissé ici un petit réseau de connaissances aimables avec qui je goûte régulièrement les joies de la discussion à bâtons rompus. Mon voisin de pallier est sans doute celui avec qui je passe le plus de temps. Nos débats me rappellent un peu ceux que nous avions, toi et moi, dans notre adolescence. Ils sont enflammés, et souvent mon voisin incarne en dépit de sa nature la voix de la raison face à ce qu'il appelle mes élucubrations. J'aime aussi la compagnie du patron du kiosque à journaux, qui a pris l'habitude de me voir arriver tous les matins sur le coup des dix heures, et je trouve désormais ma pile de journaux favoris qui m'attend là. Nous sommes devenus, sans nous en rendre compte, un rendez-vous quotidien, attendu et plaisant. De fait, il est rare que je ne passe pas une heure à discuter avec lui, même si, je dois bien le reconnaître, nous parlons le plus souvent de futilités. Mais, en somme, cela est assez agréable. Il me parle de sa famille, et de ses histoires, tellement incroyables et romanesques, que l'on se trouve content de vivre à notre époque : meurtres, règlements de compte, vols, duperies, adultères et autres mesquineries... Cela n'existe plus, avec les Pères et Mères de Quartier, désignés par la municipalité. Et heureusement pour l'équilibre des enfants ! Un jour, je te raconterai les incroyables histoires de mon vendeur de journaux : même nos pires romans n'oseraient pas être faits d'un pareil tissus de drames. Et pourtant, je me plais chaque jour à les écouter.

En parlant de romans, j'ai lu un article curieux, aujourd'hui, dans le Monde. Oh, cela passera inaperçu, car la thèse qu'il défend est insoutenable. Il s'agissait d'un article sur le roman de Mathieu Lindon, Le procès de Jean-Marie Le Pen, publié chez POL. Ledit Monsieur Le Pen a fait un procès à l'écrivain, sous prétexte que les propos qu'il lui faisait tenir dans le roman, n'étaient pas les siens. A quoi on lui a rétorqué : que vous importe, ce n'est qu'un personnage de roman ! Heureusement, les juges ont considéré qu'ils étaient qualifiés pour déterminer si les propos du personnage de roman exprimaient ou non la pensée profonde de l'auteur. Et l'avocat s'en indignait ! Comme si tout ce qu'un homme écrit ne reflétait pas à la lettre et sans ambiguité le fond de sa pensée ! Ah, voilà bien le danger des romans : sous couvert de fiction, personne n'est responsable des mots que l'on y trouve. Quelle subversion, alors... mais le croiras-tu ? Il existe encore des gens, au XXIème siècle, qui osent suggérer que la littérature doit rester un espace de liberté d'expression, et que les auteurs devraient être libre d'écrire même ce qu'ils ne pensent pas forcément. Alors que le roman devrait en fait n'être destiné qu'à la louange de la Vérité, que détiennent nécessairement les hommes qui sont au pouvoir ! Enfin, ce qui me rassure, c'est de voir que les mentalités sont en train d'évoluer. Alors qu'un Flaubert ou qu'un Baudelaire avaient honteusement échappé à la justice, voici que celle-ci apprend à s'ingérer et à s'imposer en littérature. Ce, pour le plus grand bien des peuples.

Mais, je te parlais de mon petit réseau de connaissances. J'y reviens. Il y a la bonne Madame Mervoeil, tu sais, cette femme que j'ai rencontrée dans le train. Nous nous voyons presque tous les jours à l'heure du thé, et c'est pour moi un bonheur. Elle me gave de sucreries antiques, dont le goût, j'ai honte de le dire, dépasse de bien loin celui de nos meilleures confiseries. Quel dommage que nos lois sanitaires empêchent les confiseurs de remettre au goût du jour de tels délices !

Ainsi donc, dans la seule compagnie de ces trois personnes, dans mes longues lectures de journaux, et dans mes flâneries postprandiales, je ne vois pas passer mes journées. Que de perte de temps, diras-tu ! Ah, non ! Dis plutôt que cet enrichissement est le seul qui vaille : je pourrai voir à mon retour tous les musées consacrés au Paris du XXIème siècle. Mais nulle part ailleurs que maintenant je ne pourrai aussi bien m'y immerger, y devenir un homme du passé. Voilà pourquoi je prends mon temps, comme je l'entends, "en dehors des circuits traditionnels" certes, mais avec un plaisir qui s'en trouve d'autant plus grand.

Que la lumière de l'empereur t'accompagne.

Ton ami, Cik.

Posté par JulietteMore à 18:42 - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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